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Toutes les bonnes histoires ont une forme

Rédaction Blog

Il y a 10 mois

Learning Innovation

 

On ne peut pas travailler dans le milieu de la formation sans s’interroger sur les différents sens du mot « forme ». Pour Aristote, la forme est l’un des 4 principes de l’existence d’une chose. C’est l’idée, ou le modèle dans la tête du sculpteur. Ce qui peut nous conduire à nous demander si le rôle du formateur devrait ressembler à celui de ce sculpteur antique, à savoir informer une matière informe. Dans le contexte de l’entreprise, personne ne voit plus la formation de cet œil-là, et c’est tant mieux. Chaque individu est unique, avec son propre récit, et le rôle de l’employeur consisterait entre autres à valoriser ces particularités. C’est rendre justice aux enseignements de la biologie évolutive, selon lesquels une même fonction peut être accomplie par plusieurs formes. Songez seulement aux ailes des insectes, des chauves-souris et des oiseaux, qui n’ont rien de commun si ce n’est leur fonction : permettre à ceux qui en sont pourvus de s’envoler. Partant de là, quels moyens pouvons-nous mettre en place pour dépasser la figure du sculpteur et former à une fonction sans forme préconçue ? L’immersion dans une histoire s’avère particulièrement efficace pour atteindre cet objectif. À l’instar d’un individu, chaque histoire a sa propre forme, ce qui ne l’empêche pas d’accomplir une fonction universelle : rendre présent ce qui est absent. En d’autres termes, si toutes les bonnes histoires ont une forme, il n’y a pas de bonne forme préétablie pour toutes les histoires.

Commençons par enfoncer une porte entrouverte : ainsi nous aurons la certitude que chacun pourra en passer le chambranle sans difficulté. Tout récit se déploie dans l’espace et dans le temps. Et cela signifie, entre autres, qu’un récit doit au minimum avoir un commencement, un « ici et maintenant », sorte de Clinamen localisé qui déclenche la suite des événements. Ce qui n’a rien d’évident dans votre récit personnel — quand commence votre histoire ? Il y a 3 milliards d’années, à la rencontre de vos grands-parents, au jour de votre conception, à votre naissance, ou au décentrement spécifique de l’éveil au langage, autour de vos 4 ans — semble absolument nécessaire aux récits qui ont pour vocation d’être partagés : les conteurs ne s’y trompent pas lorsqu’ils entament leur narration par un « il était une fois ». Il était une fois, et seulement une fois, en ce point particulier de l’espace et du temps. Difficile de commencer autrement, à moins que vos personnages ne soient des objets quantiques.

Tout commence par un choix, à droite ou à gaucheTout commence par un choix : à droite ou à gauche ? Avec les formats interactifs, l’apprenant reste actif, comme s’il construisait l’histoire en même temps que son narrateur.

Maintenant que nous avons franchi cette porte ensemble, passons à l’objet de cet article : la forme des histoires. Car il découle du principe qui vient d’être posé que les histoires s’étendent dans l’espace et dans le temps, et qu’elles ont bien une forme. Qu’est-ce à dire ?

Notre petit point (le « il était une fois ») commence à se déplacer et différents embranchements se dessinent devant lui. Et l’auditeur ou le lecteur d’anticiper sur les choix auxquels le petit point va être soumis pour accomplir sa quête, qui n’est autre pour le concepteur du récit que la quête d’une forme. Ici, la magie commence à opérer : qui n’a jamais été confronté aux dilemmes qui forment la trame de la plupart des tragédies grecques, de Hésiode à Homère ? Je me permets de supposer que la réponse à cette question est « personne » pour paraphraser Ulysse, et que toute bonne histoire aura sans doute cette autre vertu minimale de chercher l’universel en chacun de nous, grâce à cette faculté de se mettre à la place de l’autre que les neurosciences du 20e siècle ont popularisé sous le concept d’empathie, devenu essentiel à toute stratégie marketing en 2020. Le sentiment de liberté tient une place très importante dans cette anticipation des choix du personnage, bien que les tragédiens grecs mentionnés plus haut avaient plutôt tendance à considérer, pardonnez l’anachronisme, que « les dés sont déjà jetés », et que leurs héros ne sont que des marionnettes entre les mains des Dieux.

Reprenons notre cheminement : une bonne histoire commence avec un point qui va se déplacer dans l’espace et dans le temps. Ces déplacements impliqueront des choix et un processus de divergence commence à s’esquisser. Et c’est dans ces nœuds particuliers de l’histoire que l’auditeur ou le lecteur ressentira le plus profondément ses enjeux.

Mettons à présent que vous soyez mis en face du choix le plus simple et le plus universel qu’on puisse imaginer : prendre à gauche ou à droite. Ajoutons à cela, par souci de réalisme, que vous ne savez pas forcément où vous allez, et que vous n’iriez d’ailleurs pas bien loin si vous le saviez. Mais vous savez déjà que prendre à gauche n’aura pas pour seule conséquence de vous isoler d’un autre chemin : celui de droite. C’est un pan immense d’une histoire possible que vous vous refusez de connaître. Et ainsi, en prenant forme, la tragédie de l’histoire commence à opérer, et un nouvel élément essentiel du récit pointe le bout de son nez : le « et si ? ». Ce vertigineux « et si ? ». Et si j’avais pris à droite dès le début, et si j’avais plaqué toute ma carrière pour lancer ma marque de cidre bio, et si Hitler avait eu un Infarctus à 20 ans ?

Voilà que l’auditeur ou le lecteur se projette dans le récit, pour devenir l’un de ses protagonistes… au moins dans sa tête. Mais si cet événement magique se produit, c’est que le conteur a réussi son pari et que son histoire a pris forme. J’espère maintenant que vous visualisez cet arbre, assez similaire par ailleurs à un arbre généalogique, et à un arbre tout court d’ailleurs, dans sa partie visible comme dans sa partie souterraine. C’est tout bonnement une ramification faite de choix, plus ou moins importants et avec plus ou moins d’impacts sur les choix qui suivront. Et finalement, cela ressemble tellement à notre expérience intime de la vie que l’équipe contenu de Coorpacademy, dont je fais partie, a décidé de reprendre ces principes pour proposer une expérience de formation immersive. Nos modèles ? Les « livres dont vous êtes le héros », très populaires dans les années 80, et qui trouvent un regain d’intérêt aujourd’hui dans leurs versions digitalisées. Nous parlons maintenant de « cours dont vous êtes le héros ».

Notre premier cours dont vous êtes le héros représenté dans TwineNotre premier cours dont vous êtes le héros représenté dans Twine. Un commencement unique (à gauche) des issues multiples (à droite), bien qu’une phase de convergence à 2 entrées précède la fin. Ici, les chemins sont pondérés afin de délivrer différents feedbacks selon vos choix.

C’est justement en travaillant sur la conception de l’un de ces cours que j’ai compris, ou plutôt visualisé, l’idée que toute bonne histoire a une forme. Grâce au logiciel open source Twine, conçu précisément dans le but de structurer ces récits immersifs, cette trame se dessine sous nos yeux en même temps que nous la concevons. Un point dans l’espace se scinde en deux : un triangle est né, et nous avons maintenant 3 points. En supposant qu’une seule alternative (droite ou gauche) précède la décision à prendre, les deux derniers points se ramifieront en deux nouveaux points chacun. Et ainsi de suite : 1-2-4-8-16-32, etc. En mathématiques, on dit d’une telle suite qu’elle est géométrique. Et cela peut nous mener loin en termes de conception, pour une expérience finalement très réduite pour l’utilisateur, qui n’empruntera qu’un chemin singulier dans ce vaste champ des possibles. N’y voyons pas un gâchis, au contraire : toute la valeur de cette démarche réside dans le fait que l’utilisateur aura fait ses propres choix et devra en assumer les conséquences.

Mais que faire une fois que l’histoire se sera tant ramifiée qu’elle sera constituée de plusieurs centaines de points ? Continuer à diverger encore et encore est techniquement impossible, et deux solutions au moins s’offrent à nous. Je voudrais revenir à cette porte que nous avons laborieusement enfoncée au début de cet article : si tout récit n’a qu’un commencement, devra-t-il nécessairement n’avoir qu’une fin ?

Tout dépend, dans notre cas de figure, des objectifs pédagogiques associés au cours que vous souhaitez créer.

Dans la plupart des récits, il y a un événement perturbateur, qui consiste en un problème à résoudre. Et bien souvent, il n’y a qu’un moyen de trancher ce terrible nœud gordien : jeter l’anneau dans les flammes de la Montagne du Destin, remonter à la source de la matrice… la même forme de problèmes se pose au quotidien dans les entreprises : quel protocole appliquer en cas de cyberattaque ? Comment appliquer les soins de premiers secours ? J’insiste sur la notion de protocole, qui suppose ici qu’il n’y a qu’un seul moyen de résoudre votre problème sinon… Game Over, et navré pour le cynisme.

C’est ainsi qu’après avoir longuement divergé, notre récit va devoir converger de nouveau vers une fin commune, comme si toutes les branches de l’arbre finissaient par se rejoindre en un point situé sur sa cime : nous avons précisément défini une forme d’arbre pour répondre à ces objectifs pédagogiques, connu entre nos murs sous le nom de Labyrinthe. Car il n’y a qu’un seul chemin pour sortir du labyrinthe, bien que d’illustres créatifs aient jadis trouvé un moyen d’en sortir par la voie des airs dans le mythe d’Icare. On connaît le résultat.

Un cours formé de 2 labyrinthes dans Twine

Un cours formé de 2 labyrinthes avec Twine. Les mélancoliques y verront un parapluie ou une fontaine, les gemmologues un diamant de quelques carats. Mais qui n’a jamais vu un éléphant dans un nuage ? 

Maintenant, imaginons qu’il n’y ait pas une seule bonne issue, et qu’il s’agisse davantage pour l’apprenant de trouver « sa propre voie », ce qui se rapproche plus de la façon dont le travail est organisé au quotidien dans les entreprises du digital. La fin n’est pas donnée au début, et atteindre un objectif nécessitera donc de choisir, voire de construire les moyens d’y parvenir : demandez aux RH, aux créatifs, aux développeurs, et ils vous parleront sans doute de ces problèmes quotidiens dont ils ne connaissent pas la solution à l’avance, ce qui constitue pour eux une occasion de valoriser leurs compétences personnelles, celles qu’ils n’ont pas eu la place d’inscrire dans leur CV. J’ajouterais à titre personnel que le travail perd un peu de sa saveur lorsque je connais d’avance la façon dont je vais procéder pour accomplir une tâche, et c’est sans doute ce que le philosophe Michel Foucault a voulu dire lorsqu’il a déclaré ne pas pouvoir écrire un livre s’il en connaissait déjà la conclusion.

Dans ce cas, des fins multiples sont souhaitables et le géant du streaming Netflix a pris ce défi à bras le corps pour composer son dernier épisode de Black Mirror, « Bandersnatch », dans lequel le spectateur a l’illusion de décider des issues de l’épisode. Format qui n’est pas sans rappeler la théorie de l’effet papillon, selon laquelle les battements d’ailes d’un papillon au Brésil pourraient provoquer un Ouragan au Texas. Et c’est d’ailleurs le nom que nous avons choisi pour présenter ce nouveau format de cours : « l’effet papillon ».

Maintenant, quelle forme pourrait bien avoir une histoire avec plusieurs fins ? Car en vue de sa progression géométrique, un tel récit ne peut diverger « sans fin », et même une armée entière de scénaristes n’en viendrait pas à bout. À partir d’un certain seuil de complexité, on ne peut pas se permettre de proposer autant de fins qu’il y a de chemins possibles et il faut trouver des moyens scénaristiques pour réduire le nombre de chemins uniques qui vous mèneront à la solution finale. Les concepteurs de jeux vidéo auront sûrement beaucoup de choses à ajouter à cela.

Il faut donc jouer avec les impasses, les recoupements, les sauts dans le temps, les retours en arrière, et c’est alors que l’histoire prend une forme qu’on n’aurait pas forcément anticipé a priori. Par exemple, un choix pourrait n’avoir aucune conséquence viable, deux choix différents pourraient avoir une même conséquence, un choix pourrait réduire le nombre de choix qui vous séparent d’une issue, comme un raccourci, un choix pourrait aussi vous faire régresser, etc.

Un tout petit cours sur le recrutement

Un tout petit cours sur le recrutement revisitant le format « l’effet papillon ». Une divergence initiale vous fera emprunter un chemin inédit, et vous devrez composer avec cette première hypothèse de travail. Une problématique familière chez les RH !

Mais si ces artifices sont bien commodes pour le concepteur du cours qui souhaite réduire le champ des possibles de l’utilisateur, ils ne tombent pas toujours sous le sens pour celui-ci : pourquoi croyons-nous aux histoires, au-delà du fait qu’elles nous plaisent, qu’elles nous semblent vraies ou encore vraisemblables ? Il n’est plus là question de forme, mais bien de matière, matière qui prend forme dans l’intrication des événements du quotidien et dans le sens que nous leur attribuons : accidents, imprévus, prétextes, faux départs… la chair de l’histoire qui se déploie sur son ossature est faite de nos décisions les plus insignifiantes, mais aussi de tout ce qui s’impose à nous. Et c’est en restituant la richesse de ces événements, sans oublier ceux qui semblent les plus anodins, que l’histoire prendra une forme originale et imprévue. Le quotidien demeure à ce titre l’une des contraintes les plus libératrices, et nous essayons d’en tirer parti pour produire des cours immersifs, inspirants et formateurs.

Notre dernier cours sur la créativité

Notre dernier « cours dont vous êtes le héros » sur la créativité utilise les différents formats abordés dans cet article. Un « labyrinthe » en haut, un « Effet Papillon » en bas, des impasses, des détours et des raccourcis.


Guillaume Lafon est ingénieur pédagogique chez Coorpacademy et travaille sur la création de nouveaux formats pédagogiques pour les apprenants.

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